Bannire-Coudres
mardi 26 septembre 2017

1000 ans d'histoire autour de l'église et du prieuré

En 2015, Françoise et Robert Luys, en collaboration avec Raymond Cissey, ont réalisé un travail documentaire de grande ampleur sur l’histoire de Coudres à travers son église et son prieuré.

De longues heures passées dans les archives (Nationales, Départementales, Communales) ou dans les bibliothèques ont été nécessaires pour rechercher les évènements historiques qui permettent aujourd’hui de retracer une partie de l’histoire de notre village.

N’oublions pas qu’avant la révolution française de 1789, l’Eglise (à travers tous ses courants religieux), participait à l’organisation de la vie dans les villes et les villages, en parallèle des seigneurs et des nobles !

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Origine du village, du prieuré et de ses chapelles

Figure 1L’ancienneté du village de Coudres remonte à l’Empire romain nouvellement christianisé du IVème siècle. Il est situé sur le tracé de l’ancienne voie romaine (1) d’Evreux à Dreux. (*A.D.27). Le peuple des campagnes de ces temps, des esclaves pour la plupart, se regroupait dans ses abords pour y travailler et vivre dans ce qui n’était qu’une unique exploitation agricole parmi d’autres dans l’immense domaine d’un riche propriétaire gallo-romain.

Martinus, jeune officier hongrois de la garde impériale de l’armée romaine, converti au christianisme naissant, se fit au IVème siècle avec ses compagnons, évangélisateur inlassable des campagnes de la Gaule, combattant le culte des idoles, détruisant les sanctuaires païens situés le long des voies romaines, construisant des églises sur son passage, là où vivaient les hommes et leurs familles. Ce sera là l’ébauche des premières « paroisses ». Martinus deviendra le grand Saint Martin, ermite, puis moine à Ligugé, abbé de Marmoutiers, et enfin évêque de Tours.

La dédicace d’une église à Saint-Martin est l’une des plus anciennes et la plus répandue en France comme en Europe même. C’est pourquoi le vocable de Saint-Martin pour l’église et le prieuré de Coudres témoigne de leur ancienneté.

Figure 2Au seuil de l’an 1000, après une longue période d’instabilité et de troubles guerriers, puis de destructions et particulièrement de pillages des églises et des abbayes liées aux invasions Vikings (2), la paix s’installe. La Normandie prend forme. Les hommes de ces temps rudes et violents confrontés à la mort en permanence attendent « la fin des temps » annoncée dans les textes sacrés. Ils ont le souci d’une « bonne mort » et de la survie de leur âme dans l’au-delà. Une ère de renouveau spirituel s’ouvre alors. Les territoires vont se couvrir de nouvelles abbayes et de cathédrales… De nombreux hommes et femmes renoncent à la vie profane se font moines ou moniales et se consacrent à l’étude et à la prière pour le monde, dans l’univers clos des abbayes.

Emma, Comtesse de Blois et de Chartres, Duchesse d’Aquitaine fonde alors l’abbaye bénédictine Saint-Pierre à Bourgueilen Anjou qu’elle dote d’immenses territoires. La Comtesse Emma, affiliée par sa mère à Guillaume Longue-Epée (3), Duc de Normandie possède des terres entre « Seine et Eure ». Elle en fait don à l’abbaye bénédictine de Bourgueil. (*A.D.27)

L’abbaye Saint-Pierre de Bourgueil, très riche, aura ainsi sous sa dépendance 42 prieurés et 64 paroisses. Sur ses terres « entre Seine et Eure » sont édifiés trois de ses prieurés. Deux sont mitoyens : Saint-Martin à Coudres et Saint-Germain à Marcilly-la-Campagne l’autre à Neauphle près de Saint-Germain-en-Laye. (*A.D.27)

Il était d’usage de construire sur ces territoires des prieurés et d’y placer une communauté monastique réduite afin d’y installer une présence spirituelle et veiller à la gestion de ces domaines agricoles si éloignés de l’abbaye-mère.

Le village de Coudres et ses hameaux de Francheville, Triernon et Le Favril situés sur le domaine foncier du prieuré de Coudres constituèrent la paroisse de Coudres. L’église Saint-Martin servait à la fois d’église paroissiale et prieurale. Le domaine du prieuré est une seigneurie ecclésiastique. Le prieur est ainsi le seigneur temporel et spirituel. Il a le patronage de l’église paroissiale et des chapelles (Nomination du curé et entretien du chœur de l’église). Il semble qu’il y ait eu très tôt un curé, vicaire perpétuel, en charge de la paroisse. (*A.D.27)

Figure 3Il y eut, jusqu’à la révolution de 1789, une chapelle Saint-Christophe (patron des voyageurs et des pèlerins) à Francheville à la limite des terres des deux prieurés de Coudres et Marcilly-la-Campagne, chapelle édifiée à l’initiative d’un prieur issu de l’abbaye de Bourgueil. Ce prieur y avait fait sculpter et poser une monumentale statue de Saint Christophe portant ses armoiries. Cette statue se trouve actuellement dans l’église de Coudres. Enfin une chapelle «  dite  des moines » dédiée à Sainte-Geneviève et Saint-Taurin, située près du presbytère à Coudres. « …Quand on besoin d’aller au clocher de la chapelle ou d’en raccommoder la couverture ou d’y faire quelques réparations on a droit de passer par le presbytère qui touche la dite chapelle ». En 1705 « le prieur des lazaristes, le Sr Marc a baptisé la cloche de la chapelle Saint-Geneviève « Jacques ». (*A.D.27).

Le prieuré de Coudres et l’abbaye de Bourgueil

Au 14ème siècle, guerres, famines et épidémies effroyables ont décimé et vidé les campagnes d’une grande partie de leurs habitants. La vie monastique est en grande régression.

Figure 4Déjà, lors des visites pastorales d’Eudes Rigaud, archevêque de Rouen, au prieuré de Coudres à la fin du 13ème siècle,il n’y trouve plus que deux moines bénédictins de Bourgueil bien éloignés au quotidien de la stricte règle d’austérité bénédictine… (*A.D.27) La gestion et l’exploitation du domaine du prieuré dont les bénéfices reviennent à l’abbaye de Bourgueil sont confiés à des intendants ou par baux à des fermiers locaux.

L’église paroissiale et prieurale possède, depuis le Moyen-âge, à l’abri dans la sacristie, «… un précieux reliquaire de Saint Fort (ancien religieux de Coudres) dont la statue en habit de bénédictin est sur l’autel de Saint Fort dans la nef du coté épitre … »  « … duquel Saint Fort on fait grande solennité avec procession le 17 avril avec le concours de peuples qui y mènent leurs enfants faibles et font dire des messes pour les fortifier. On expose sa relique qui est enchâssée en un bras doré comme un bras de bénédictin… » «… il ne se passe guère de semaines qu’il ne vienne plusieurs étrangers en pèlerinage à Coudres pour leurs enfants faibles… ».(*A.D.27)

La fête de Saint-Fort, patron secondaire de la paroisse, le 17 avril, avec la présentation des jeunes enfants par leurs mères se poursuivra à Coudres jusque dans les années 1955.

Figure 5Au début du 16ème siècle, le roi François Ier décide de nommer lui-même abbés et prieurs. Ils deviennent, à titre personnel non héréditaire, attributaires d’une charge et des bénéfices de ces vastes domaines. C’est le régime de « la commende ».

Le prieuré Saint-Martin de Coudres eut alors des prieurs qui n’étaient plus issus de la communauté monastique de Bourgueil (4) mais des prélats ou des grands seigneurs et serviteurs de l’Etat de l’entourage même du Roi et de la Cour. (*A.D.27)

Ainsi entre autres, en 1511, Raoul de Faou, évêque d’Evreux, en 1573, Jacques de Poitiers, abbé d’Ivry et frère de Diane de Poitiers, en 1625, le cardinal François de la Rochefoucauld (5), grand aumônier de France. La plupart d’entre eux eurent cependant le souci de l’éducation religieuse des fidèles de Coudres, de l’entretien et de l’embellissement de l’église Saint-Martin et des chapelles Saint-Christophe de Francheville et Sainte-Geneviève Saint-Taurin au prieuré.

Figure 6Dans l’église Saint-Martin, des baies vitrées à meneaux offrent à voir encore quelques beaux fragments colorés de vitraux du XVIème siècle : anges musiciens, calvaire, Sainte Véronique, le soleil et la lune….C’est l’évêque d’Evreux et prieur de Coudres, Raoul de Faou qui les a fait poser vers 1511. Un haut-relief en pierre sculptée et peint du XIIème siècle représentant une « descente de croix », d’exceptionnelle qualité, joyaux de l’art gothique en Normandie a peut-être été donnée par Jacques de Poitiers, abbé d’Ivry à moins qu’il ne provienne ultérieurement des vestiges de l’abbaye d’Ivry démantelée à la Révolution. Quant au Cardinal François de La Rochefoucault, il fait construire dans la cour commune du prieuré, près de l’église et du cimetière, l’immense « grange champarteresse (6)» (*A.D.27)(dite grange dîmière, détruite vers 1960) pour y entreposer les produits du champart (impôts en nature dus au seigneur) dont il destine le produit principalement au soulagement des pauvres et des plus déshérités. Il fait enfin édifier vers 1625 la chapelle Sainte-Geneviève et Saint-Taurin. (*A.D.27) Cette chapelle est le lieu d’une grande dévotion populaire. Pèlerinages et processions s’y déroulent régulièrement à l’instar des dévotions à ces saints protecteurs à la cathédrale Notre-Dame d’Evreux comme à celle de Notre-Dame de Chartres «… on y vient en procession avec les paroisses voisines dans les temps de grande sécheresse pour de la pluie… » (*A.D.27) Ces intempéries auguraient de mauvaises récoltes auxquelles succédaient disette, famine et brigandages dévastateurs pour les paysans.

Vincent de Paul. L’union avec la Congrégation de la Mission des lazaristes

Les guerres de religion à la fin du 16ème siècle ont saccagé la plupart des édifices religieux et les villages. Au 17ème siècle, la misère du peuple des campagnes est effroyable. Les guerres de la Fronde et ses armées en campagne terrorisent les paysans. La soldatesque, peu payée, compense en pillant et détruisant tout.

Figure 7Face à cette situation, un prêtre Vincent DEPAUL (7), va créer en 1625 « la congrégation de la Mission de Saint-Lazare » dite des lazaristes, pour porter secours matériels et spirituels aux miséreux et aux pauvres des campagnes. Il est précepteur des enfants de la puissante famille de Gondi, proche des cercles spirituels de la Cour et de la reine Anne d’Autriche qui le nomme à la tête du Conseil de conscience. Il fonde avec Louise de Marillac (8) « la congrégation des filles de la charité ». Ce sont des jeunes filles des classes populaires recrutées pour des tâches humbles de secours aux malades et victimes de la famine, elles s’occupent également des enfants trouvés et de l’éducation des petites filles dans les écoles de campagne. Elles vivent dans de modestes maisons au sein même des villages selon une règle de vie austère et portent un costume rustique de paysanne en toile bleu, un tablier et une coiffe en cornette blanche (8).

Figure 8Vincent DEPAUL qui deviendra Saint Vincent de Paul « indigne prêtre de la Mission » comme il se qualifie lui-même avec humilité, est vicaire général de plusieurs abbayes. Il entretient ainsi une correspondance suivie avec de nombreux ecclésiastiques de haut rang. Par une lettre de remerciements en date du 8 février 1656 adressée à Claude de Rochechouart de Chandenier, alors prieur de Coudres et abbé de Moutiers Saint-Jean où il avait fondé un hospice et une apothicairerie, on apprend que ce dernier a cédé à Vincent de Paul sa charge et les bénéficesdu prieuré de Coudres pour la « Congrégation de la Mission de Saint-Lazare» afin de soutenir ses œuvres. (*A.C.M.)

Initiative généreuse très inhabituelle …

Il s’en suivra quelques années de troubles« le Sieur abbé et les religieux de Bourgueil n’ont rien épargné et tout mis en œuvre pour nous (les lazaristes) bien molester… »  « Messieurs de Coupigny demeurant à Pinson (domaine du prieuré de Bourgueil)…lesquels sont venus à vive force à main armé au dit Coudres pour dissiper le revenu du dit prieuré et le mettre au pillage… » (*A.D.27)

Mais il faudra les interventions et ordres du Pape Alexandre VII (9)et du roiLouis XIV (10)et un procès pour apaiser les contestations :

Figure 9Figure 10Bulle du Pape Alexandre VII, « adressée à l’évêque d’Evreux le 21 mars 1663 qui ordonne l’exécution et l’enregistrement par le grand official de l’acte d’union à perpétuité du prieuré de Coudres à la Congrégation de la Mission de Saint-Lazare ».

Lettre patente du roi Louis XIV en «  novembre 1666 qui confirme cette union à perpétuité à la congrégation de la Mission des lazaristes… » «…  Lettre patente enregistrée au Parlement de Paris le 7 septembre 1667 (* A.N.)

Procès avec la puissante abbaye de Bourgueil, « Il faut que la Congrégation de la mission de Saint Lazare paye une somme de 9000 livres en dédommagement à l’abbaye de Bourgueil ainsi qu’au seul « moine lay » (40 livres) resté au prieuré… » (*A.D.27)

Ce sera alors définitivement la fin de sept siècles de présence des moines réguliers bénédictins à Coudres.

La congrégation de la Mission des lazaristes de Paris avec à sa tête un prieur et des frères s’installera vers 1664 ou 1665 au prieuré Saint-Martin de Coudres.

Les lazaristes

Figure 23 Figure 24Le prieur est un seigneur d’Ancien régime ; « nos gens… » dit-il en parlant du peuple de Coudres. Il gère son domaine avec autorité dans un souci de rentabilité afin de soutenir les œuvres innombrables de la Congrégation de la Mission tant à Paris qu’à la campagne (hospices pour les vieillards, les infirmes et les aliénés, orphelinats, hôpitaux)…. Il perçoit la dîme, l’impôt de l’Eglise et le champart, l’impôt du Seigneur.

Les lazaristes étendent leur domaine agricole par « le rachat des terres vendues antérieurement (ferme de Beausse et Ferme d’Indreville) et en y faisant de nombreux aménagements et mises en valeur « cultures, plantations de vignes, de forêts, de jardins, de vergers, de potagers, création d’étangs… de viviers » ainsi que d’importants travaux de  « construction de bâtiments » tant pour l’exploitation agricole » que pour y vivre, quittant les bâtiments vétustes de l’ancien prieuré bénédictin pour « une demeure commune » au sein même de la ferme.( *A.D.27)

Ils y resteront jusqu’à leur expulsion lors de la Révolution en septembre 1792.

Ils exploitent directement leur ferme (environ 172 hectares en 1792), aidés de nombreux domestiques et journaliers (cultures, vignes, forêts, étangs, jardins potagers, vergers, bétail, volailles, laitages… production de cidre et de vin, tissages de linge). Ils vendent leurs produits aux foires et marchés locaux.(*A.D.27)

Figure 11Ils accueillent au prieuré (11) des invités et visiteurs de passage et créent un hospicepour des pensionnairesde Paris et d’ailleurs (ecclésiastiques malades et âgés, malades aliénés difficiles à gérer dans les hospices parisiens…). Ils font construire une tribune pour eux dans le fond de l’église (12) afin de faciliter leur participation aux offices. Une porte communique directement entre l’église et le 1er étage de l’hospice mitoyen. Certains paroissiens se plaignent jusqu’à l’archidiacre en visite du bruit, des cris, de l’attitude et des mauvaises odeurs que répandent ces pensionnaires depuis la tribune « …ils font scandale… jettent l’argent de la quête dans le plat du haut de la tribune… La tribune était cause qu’il sentait fort mauvais dans l’église, les commodités n’étant pas bien éloignées de la porte de la tribune à l’hospice … » (*A.D.27)

Figure 12Ils créent des écoles (filles et garçons) pour les villageois. Une religieuse de la  « congrégation des filles de la charité » s’occupe de l’école des petites filles.

L’autorité du seigneur prieur est respectée des villageois. Parfois, cependant, les relations entre le curé, qui tient à son image et prestige ecclésiastique et les frères lazaristes travailleurs aux champs sont tendues… "Ce sont des porchers, des vachers, des pieds poudreux … » dit le curé … (*A.D.27). L’autorité du seigneur prieur n’est pourtant pas contestée des villageois qui comptent sur lui pour gérer les conflits et vont parfois aussi se plaindre de leur curé «… le curé est en retard pour dire la messe … plusieurs paroissiens murmurent après lui…après avoir attendu plusieurs heures s’en retournent chez eux et prennent là l’occasion de se divertir au cabaret ce qui refroidit la dévotion des uns et porte les autres au libertinage…les vêpres se disent pour lors d’une manière pitoyable et on est scandalisé de voir le curé qui pour avoir trop bu ne sait souvent où il en est ni ce qu’il dit ni ce qu’il fait…  ».(*A.D.27)

Sollicités pour des aides matérielles par les habitants les lazaristes font généreusement l’aumône «  en 1710 : la pauvreté a été si grande que tous les jours on a donné du pain à tous ceux qui en venaient demander… il y en avait au moins une soixantaine ce qui n’empêchait pas qu’après la distribution faite à ceux de la paroisse on donnait encore du pain à ceux qui venaient des paroisses voisines et aux étrangers passants… » « On donnait un drap pour le linceul des pauvres et indigents afin qu’ils soient inhumés décemment. » (*A.D.27)

1789, la fin d’un monde

Le 18ème siècle est marqué par les idées nouvelles des philosophes, un vent de liberté souffle…la société évolue mais simultanément une grave crise économique et sociale, se développe, des bouleversements climatiques importants (grand froid, sécheresse et pluies diluviennes…) affectent fortement les récoltes et amènent crise d’approvisionnement en ville, montée des prix, épidémies, disette. Ces évènements contribueront à susciter les mouvements de révolte et les réformes de la révolution de 1789 marquant la fin de la société dite de l’Ancien régime.

En 1789 des émeutes éclatent partout…Le 13 juillet 1789, la maison-mère de la Congrégation de la Mission de Saint Lazare à Paris, comme d’autres, est attaquée et vandalisée.

Nuit du 4 août 1789 : abolition des privilèges féodaux

2 novembre 1789 : décret de vente des biens du clergé au profit de la Nation

Des documents d’archives assez exceptionnels permettent de connaître la vie quotidienne au village de Coudres et le déroulement des évènements à la suite de la promulgation des lois révolutionnaires, particulièrement autour de l’église et du prieuré.

Dans un premier temps, les habitants de Coudres vont vivre la tourmente révolutionnaire avec curiosité, prudence et intérêt. Les instructions données par les autorités semblent suivies consciencieusement et sans heurts avec quelques semaines ou quelques mois de décalage sur Paris, Evreux ou encore Vernon.

1790

Le 17 février1790, le premier Conseil municipal de la commune de Coudres et son premier maire Matthieu Fontaine sont nommés.

Le 30 avril 1790est rédigé le « Procès verbal et Inventaire des effets mobiliers du Prieuré de Coudres appartenant à Messieurs de Saint Lazare de Paris, Prieurs et Seigneurs du dit lieu de Coudres, lequel Prieuré et Seigneurie est occupé par un prêtre et quatre frères de la Mission du dit Saint Lazare et en présence desquels la Municipalité du dit lieu de Coudres a opéré et rédigé le présent conformément au décret de l’Assemblée Nationale et lettre patente du Roy du 26 mars 1790… » (*A.C.)

A l’issue de cet inventaire qui dure onze jours « les moines ont protesté n’être pas religieux réguliers mais séculiers… »

« Sans que le présent état puisse préjudicier à leurs droits si le cas était, à la charge et garde desquels nous avons laissé les dits objets… » fait écrire le maire par précaution… (*A.C.)

On ne mesure pas encore bien les conséquences immédiates de cet inventaire… si ce n’est que le prieur n’est plus le « seigneur » qui décide et protège... Les lazaristes continueront cependant d’exploiter leur domaine agricole pendant plus de deux ans encore.

Très vite cependant la confusion règne. La vie au village se dégrade. La population manque de tout. La peur s’installe ainsi que le zèle révolutionnaire de certains…

Le 2 septembre 1790, le Conseil municipal décide « d’interdit aux lazaristes de vendre de la paille et des produits de leur ferme à d’autres paroisses  que celle de Coudres. »(*A.C.)

Loi du 27 novembre 1790 : constitution civile du clergé

1791

Le 30 janvier 1791, le curé Alexandre Piéton prête serment de fidélité au Roi et à la Constitution civile du clergé au cours de la messe dominicale en présence des habitants et du conseil municipal sans manifestation aucune. (*A.C.)

Ce serment de fidélité sera prêté par l’écrasante majorité des prêtres des paroisses du secteur.

Le 14 juillet 1791, le prieur, Jacques Thorel, seul prêtre de la communauté des lazaristes est absent. Les frères (moines) ne sont pas prêtres…et ne se sentent pas concernés lorsqu’un groupe de citoyens vient les réquisitionner pour prêter serment. Ils « refusent » de prêter serment à la constitution civile du clergé. (*A.C.)

Ce même jour «  La tribune au fond de l’église et le banc seigneurial dans le chœur de l’église sont démolis ou buchés » au motif « des lois d’abolition des privilèges seigneuriaux » (*A.C.). (Chacun au village savait que depuis très longtemps, certains se plaignaient aux prieurs successifs du bruit que les occupants de la tribune faisaient et des mauvaises odeurs dégagées…)

Le13 octobre 1791 projet d’achat pour l’église d’une cloche de l’église Saint-Thomas d’Evreux désaffectée, en remplacement de la cloche fêlée.

1792

Le21 février 1792 la sœur Marie-Madeleine Bideault tout comme le maître d’école prêtent serment de fidélité à la constitution. Ils seront dorénavant rémunérés par la Nation (37 livres par trimestre). (*A.C.)

Le 11 juillet 1792, la psychose de l’invasion étrangère se répand, la « patrie est en danger. » Appel est fait aux jeunes hommes volontaires dès 16 ans avant l’enrôlement des hommes de 18 à 40 ans célibataires ou veufs pour rejoindre les armées révolutionnaires. De nombreux jeunes gens quittent le village. Les « réquisitions de fourrage et de nourriture » se succèdent pour ravitailler les villes et les armées. Des perquisitions sont faites dans chaque foyer, toutes « les armes sont saisies » (*A.C.)

Les familles s’appauvrissent. Le pays est en état de guerre.

12 août 1792 : abolition de la royauté et proclamation de la République. Les paroissiens deviennent des citoyens de la « République française une et indivisible ».

18 août 1792 : dissolution des congrégations religieuses

Le 11 septembre 1792 les lazaristes sont expulsés du prieuré de Coudres« sur les cinq heures du matin, ils sont sortis du prieuré munis de passeport signés de nous pour aller chacun où il est désigné dans leurs dits passeports » Un « nouvel inventaire » est établi à la hâte. Il n’y reste que bien peu de choses… (*A.C.)

Le 30 septembre 1792 le « citoyen-curé » Piéton annonce une messe exceptionnelle à Coudres pour « les citoyens morts à Paris le 10 août 1792 ». « Remise des registres paroissiaux » (baptêmes, mariages, sépultures) au Conseil municipal en charge dorénavant de « l’état civil ». (*A.C.)

Le1er octobre 1792 le mur d’enceinte du prieuré est partiellement détruit.

Le 7 octobre 1792 une somme de 50 livres est donnée par le Conseil municipal à la citoyenne-sœur Marie Madeleine Bideault pour qu’elle « quitte ses vêtements de religieuse » et s’achète des vêtements ordinaires de femme. La religieuse sera rendue à la vie civile puis expulsée tout comme le maître de l’école des garçons qui faisait office de sacristain. (*A.C.)

Le 29 octobre 1792 inventaire de la maison d’école des filles (logis de la sœur Bideault)(*A.C.)

1793

Le 1er janvier 1793 le Conseil municipal décide de la « location d’un petit pavillon » dans l’enceinte du prieuré afin d’y tenir les séances du Conseil municipal qui se déroulaient jusqu’alors dans l’église, seul lieu public disponible. (*A.C.)

Le 12 janvier 1793, la ferme du prieurédes lazaristes est vendue aux enchères pour 78 417 livres comme Bien National avec l’ensemble du domaine en gestion directe qui sera entièrement morcelé (bâtiments, terres, bois…) « …une grande et belle ferme ayant appartenue aux ci-devant lazaristes… une très belle demeure et tous les lieux et bâtiments nécessaires à une grande exploitation le tout en très bon état…»

La chapelle Sainte-Geneviève, mitoyenne du presbytère, est mise sous la dépendance du « curé-citoyen Piéton » pour le culte.(*AD.27)

Le 24 mai 1793 le Conseil municipal décide la démolition et la vente des matériaux des deux piliers restants du porche de la cour commune du prieuré dont le mur d’enceinte a déjà été détruit.

Le 2 juin 1793 le Conseil municipal ordonne au « curé-citoyen Piéton » de dire « une messe à la chapelle Sainte-Geneviève Saint-Taurin et d’organiser une procession le 7 juin « contre les intempéries » » (* AC)

Figure 13Le 5 octobre 1793 est imposé le calendrier révolutionnaire organisé en décades (séquences de 10 jours) remplaçant les semaines de 7 jours et les nouveaux noms de périodes aux noms fleuris (Floréal, Vendémiaire…) remplacent les noms de mois créant confusion et perte de repère dans le déroulement de l’année tant pour les travaux agricoles que pour les fêtes liturgiques.

Le 5 octobre 1793 « les titres et droits féodaux du prieuré sont brûlés sur la place commune. » (*A.C.)

Le 20 novembre 1793 la fête de la Saint-Martin est fixée par le Conseil municipal. (*A.C.)

Le 31 décembre 1793 réalisation d’un inventaire du presbytère et mise sous scellés de documents.

Dans toute la France, la situation ne va cesser de se durcir et de s’aggraver, jusqu’en 1796. Les conflits idéologiques et de personnes entre les factions révolutionnaires mènent le pays. C’est la période de la Terreur : délation, incarcérations, massacres et délires sanglants conduisent à des exécutions (13) en nombre.

1794

Le13 mars 1794 (23 ventôse, an II)réalisation d’un inventaire de l’église. Inventaire et saisies sont menés avec « la volonté  d’éliminer tous les objets servant au culte ». Ornements et vêtements liturgiques, mobilier et « vases sacrés » en orfèvrerie, grilles et métaux arrachés… tous sont emportés à Vernon pour être vendus et fondus. (*A.C.) (Statues et reliquaires ont sans doute été cachés avant par la population). L’église est alors presque entièrement vide tout comme les chapelles.

Ultérieurement, la chapelle Saint-Christophe de Francheville sera vendue, la chapelle Sainte-Geneviève-Saint-Taurin du prieuré démolie. (*A.D.27)

Le29 mars 1794 (9 germinal, an II), uneperquisitionest menéepar des membres du comité de sureté générale de Vernon au presbytère du curé-citoyen Piéton, « dénoncé » par un familier comme « suspect ». Les armoires et l’ensemble de la maison sont mis sous scellés. Le curé-citoyen Alexandre Piéton est incarcéré à Paris à la prison Saint-Lazare. « Il y restera 7 mois ». (*A.C.)

Le5 juin 1794 (17 prairial, an II), sur décision du Conseil municipal « la domestique du curé Piéton à l’obligation de cultiver et ensemencer les jardins du ci-devant presbytère… ainsi que le jardin de la ci-devant sœur des petites écoles, sous les ordres de l’agent municipal »(*A.C.)

Le10 août 1794 (23 thermidor, an II), vente des deux jardins de « l’ex-curé Piéton» emprisonné comme suspect. La vente est réalisée au profit immédiat de deux citoyens « agents nationaux »du village. (*A.C.)

Après la chute de Robespierre le 27 juillet 1794 (9 thermidor) et son exécution, les suspects sont libérés des prisons.

Le24 octobre 1794 (24 vendémiaire, an III), « le citoyen Piéton, cultivateur à Coudres » est libéré. Il quitte la prison Saint-Lazare et se présente à Coudres. Les scellés sont levés sur la maison du presbytère. N’étant plus curé, il ne dispose plus d’aucunes ressources pour vivre. (*A.C.)

Il quitte Coudres en avril 1795 dans le cadre des lois de « déprêtrisation ». Il a alors 49 ans.

Le1er novembre 1794 (11 brumaire, an III),« la société populaire de Coudres »constituée d‘habitants de Coudres « s’installe dans l’église »désaffectée au culte. Son rôle est de « dénoncer les suspects » aux autorités et de « surveiller que le Conseil municipal » exécute bien les ordres donnés… (*A.C.)

1799

Une cloche appelée Thomas est installée dans le clocher de l’église qui n’en a plus. Elle provient de l’église Saint-Thomas d’Evreux, désaffectée puis détruite. Elle est indispensable au village pour sonner le tocsin.

Désormais, il n’y aura plus de curé ni de culte dans l’église, presque totalement vidée de son mobilier durant la dizaine d’année qu’a duré la tourmente révolutionnaire.

Le presbytère du curé Alexandre Piéton comme la « chapelle Sainte-Geneviève-Saint-Taurin » et les « maisons d’écoles » situés à proximité de l’église Saint-Martin, probablement près des bâtiments dits de la porterie de l’ancien prieuré de Bourgueil sur la route de Nonancourt à Saint-André, sont vendus et détruits. Il n’en reste aucune trace.

L’église Saint Martin, située dans l’enceinte originelle du prieuré, était, selon l’usage de l’époque, entourée du cimetière. «  Les nourrissons de Paris et les enfants étaient enterrés dans le haut du cimetière, les personnes de qualité se faisaient inhumer sous le pavé dans la nef de l’église ou dans le bas du cimetière » comme l’ensemble de la population. « Les moines de Bourgueil étaient enterrés dans un espace clos au nord de l’église ». Quelques « lazaristes ont été inhumés dans la chapelle Sainte-Geneviève-Saint-Taurin » aujourd’hui disparue. Il y avait entre le mur du cimetière et la grange champarteresse, « une cave/ossuaire » pour recueillir les restes des défunts. (*A.D.27)

Vers 1804

Figure 14Figure 16A l’initiative de l’empereur Napoléon 1er, signature du Concordat entre l’Eglise et l’Etat. La pacification religieuse s’installe. L’église est rouverte au culte. Elle est peu à peu entièrement remeublée et réaménagée. Des copies de statues en plâtre, dons de paroissiens, remplacent la statuaire disparue. Celles de Sainte-Geneviève abbesse et Saint-Taurin évêque d’Evreux, témoignent de la chapelle disparue du prieuré. Quelques statues initialement dans l’église ainsi que dans la chapelle Saint-Christophe de Francheville y sont redressées. Les vitraux (14) du XVIème siècle sont détruits. Le reliquaire de Saint Fort, probablement caché à la révolution, retrouve sa place dans l’église.

Les trois autels, le maitre-autel et les autels latéraux présents actuellement n’apparaitront qu’au 19ème siècle tout comme les bancs clos de la nef et la chaire (*A.D.27)

Figure 15Un porche en pan de bois côté ouest permet l’accès des fidèles à l’église. Il abrite une petite construction en brique (15) avec sa fenêtre et sa porte. Cette maisonnette est occupée par la nouvelle confrérie de Charité de Saint‑Martin (16) et Saint‑Sébastien créée en 1804. Elle remplace la très ancienne confrérie de Saint-Michel de la paroisse dont les membres s’occupaient des familles des défunts et des inhumations sous l’Ancien Régime. (*A.D.27)

Suite à la période révolutionnaire, les prêtres sont de moins en moins nombreux. Un regroupement des paroisses va s’imposer. La paroisse de Coudres en tant que telle est supprimée. L’église de Coudres devient alors succursale de la paroisse de Saint-André.

19ème et 20ème siècle

Après le départ et l’exil de Napoléon 1er, les changements de régimes politiques vont se succéder au long du siècle. Retour de la Monarchie avec la famille des Bourbons puis la famille d’Orléans, deux révolutions encore puis retour fugace au régime républicain et de nouveau l’empire avec Napoléon III.

En 1854, le conseil municipal achète un bâtiment reconstruit sur les vestiges de l’ancien prieuré pour en faire un presbytère et y loger le prêtre desservant la commune. (*A.C.)

Figure 17En 1861, une souscription publique est lancée par la commune auprès des habitants pour restaurer et faire peindre les murs (17), la voute, les statues et le mobilier de l’église. (*A.C.)

En 1870 c’est de nouveau la guerre, émeutes à Paris et chute du Second Empire. La IIIème république inaugure une ère de grande instabilité dans le pays.

En 1898, des travaux doivent être réalisés dans l’église. La sacristie s’est effondrée avec une partie des murs les plus anciens du chœur. (*A.C.)

De nombreux responsables politiques sont violemment anticléricaux et le Concordat est remis en cause. En 1905, les lois de séparation de l’Eglise et de l’Etat sont votées. Comme en 1790, un inventaire des églises et des biens du clergé est à nouveau mis en œuvre, les congrégations religieuses interdites. Les églises et leur contenu deviennent patrimoine de la commune mis à la disposition du curé affectataire de la paroisse.

En 1906, l’inventaire de l’église Saint-Martin montre encore à peu près le mobilier détaillé dans le devis des travaux de 1861. L’église est en mauvais état faute d’entretien tout comme le presbytère très vétuste occupé par l’abbé Crétaigne qui se plaint avec dignité de la situation « je n’assisterai à cet inventaire que par déférence….faisant les réserves les plus expresses sur l’estimation des objets, meubles et immeubles usés et vermoulus...nous en serons les spectateurs involontaires et attristés… » (*A.D.27)

On y trouve un harmonium et un ophicléide pour soutenir le chant aux offices. Ce magnifique instrument à vent en cuivre utilisé tant dans les églises que dans les harmonies municipales témoigne de l’intérêt de la population pour la pratique collective de la musique appuyée par l’artisanat local de la facture des instruments à vent qui s’est développée tout au long du 19ème siècle… (A.D.27)

Figure 18Le 20ème siècle est marqué par deux guerres mondiales qui bouleversent profondément toute la société et la vie dans les campagnes. Beaucoup d’hommes ne reviendront pas de ces conflits meurtriers. L’exode rural éloigne des familles du village.

Il n’y aura bientôt plus de prêtre à demeure à Coudres. Le presbytère acheté en 1854 par la commune est vendu. Les locaux serviront d’école puis de mairie pendant un temps. (*A.C.)

Dans l’église, les peintures de la voute, de la poutraison et des murs se dégradent de plus en plus, s’écaillent et s’effacent peu à peu avec l’humidité…Un grand badigeon en blanc masquant fresques et peintures colorées redonnera un peu de clarté et propreté à l’ensemble.

Le cimetière est transféré à l’extérieur du village dans les années 1920.

En 1950, un vitrail moderne remplace la baie gothique détruite du chœur. Les réformes liturgiques amènent encore des modifications dans l’aménagement de l’église avec, entre autres, un autel tourné vers les fidèles et l’abandon de la chaire pour le prêche, l’utilisation d’ornements et vêtements liturgiques… plus « simples »…

Aujourd’hui

En 2015, la pratique religieuse traditionnelle évolue et l’église n’est plus ouverte régulièrement pour la messe dominicale. Plus de deux cent ans après leur expulsion de Coudres en 1792, ironie de l’histoire, c’est une équipe de prêtres lazaristes qui est en charge pastorale de la commune pour quelques années.

La monumentale « grange champarteresse (18) » vestige de l’Ancien régime et des droits seigneuriaux, qui jouxtait l’église et son cimetière, trop endommagée a été remplacée dans les années 1960 par une construction qui s’intègre à cet ensemble et sert de salle des fêtes et d’école de musique.

L’église Saint-Martin est toujours là au cœur du village sur l’emplacement de l’enclos séculaire du prieuré, restaurée extérieurement et bien mise en valeur dans un écrin de verdure avec sa mare.

Lieu de mémoire des hommes, croyants ou non-croyants s’y retrouvent pour y célébrer leurs joies et leurs peines. Patrimoine de pierre, l’église Saint-Martin est le trésor de tous les habitants de Coudres, témoignage culturel de plus de 1000 ans d’histoire.

Figure 20 Figure 21

Sources documentaires :

« Dictionnaire des communes de l’Eure » de Charpillon et Caresme
« L’Eure de la préhistoire à nos jours » de B. Bodinier
Revue de l’Anjou et du Maine et Loire et Revue des Nouvelles de L’Eure
Archives Nationales de France (A.N. MM 534, fol.64)
Archives Départementales de l’Eure (A.D. 27 séries Q 336 337, 7Q4)
Archives de la commune de Coudres (A.C. registre de délibérations de conseils municipaux, cadastre)
Archives de la Congrégation de la Mission des lazaristes de Paris ( A.C.M)
Bibliothèque Nationale de France
Conservation Départementale du Patrimoine de l’Eure

Figure 22

Communauté de commune La porte normande